mardi, mai 19, 2009

Ma petite fille aux allumettes

C’est une jeune femme difficile à conquérir. Une jeune femme fidèle à ses idées, ses amis, sa famille et ses valeurs. Alors, forcément, n’entre pas qui veut dans son cercle proximal. C’est une jeune femme au sourire coquin qui hausse les épaules d’une bien drôle de manière lorsqu’elle est contente d’une blague qu’elle vous fait. Ça donne envie de lui en faire une toute suite après pour revoir ce petit geste plein de candeur et de joie de vivre. Comme je suis têtue, je crois que j’ai réussi à me tailler un sentier vers son amitié à force de rires, de discussions animées sur tout et rien, mais surtout sur le besoin de laisser les mots tomber sur le papier.

Je l’avais rencontrée avant de la voir. Lorsque j’errais dans le pays des Zombies, je ne lisais plus grand-chose d’autre que des romans d’amour savonneux, au contenu prévisible et à la plume facile. Mais il m’est arrivé de tomber, de-ci de-là, sur des textes qui détonnaient de ce contexte. Des textes qui m’ont fait le plus grand bien. Puis, j’ai rencontré quelques personnes qui m’ont introduite à la blogosphère, à une écriture précise et souvent très belle, et je me suis remise à lire. À lire autre chose que des romans mal foutus qui me servaient de somnifères. Je me suis tranquillement guérie en chérissant les textes que j’avais croisés et qui m’avaient permis de revenir de si loin. Ses textes furent la toute première petite flamme qu’elle m’a tendue, sans le savoir, évidemment.

Je lui ai rapidement dit que je l’admirais pour ce qu’elle m’avait fait lire, des années plus tôt, tout en lui avouant que j’écrivais aussi, ici et ailleurs. C’est une femme difficile à conquérir qui garde pour elle beaucoup, mais qui est curieuse des autres. Tranquillement, elle s’est mise à me poser des questions en écoutant chacune de mes réponses avec beaucoup d’attention et de concentration : je sais que tout ce que je lui ai dit est ancré dans sa perception de moi. Et de temps en temps, un pétale s’est ouvert d’elle vers moi. Tout doucement, sans faire de bruit. Je me suis donc mise à collectionner ces éclosions comme des matins de printemps qui s’éveillent au soleil ; je les reconnaissais comme précieux.

Puis, je lui ai présenté certains de mes textes avec beaucoup de gêne. Même si je sais que j’ai une facilité certaine à écrire, elle était pour moi, un peu plus grande que nature. Heureuse femme que je suis; elle a aimé. Et m’encourage depuis ce temps à concrétiser certains projets pris dans la poussière de mes ornières paresseuses, de mes petites et grandes peurs. C’était la deuxième petite flamme qu’elle me tendait, mais cette-fois, elle le savait.

Souvent, quand je pense à elle, je la vois un peu comme la petite fille du conte d’Andersen qui est capable de faire jaillir des rêves à partir d’une étincelle fugace. Des rêves qui m’auront permis de revenir de loin, deux fois plutôt qu’une, et de croire que tout était encore possible, dans quelque domaine que ce soit.

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lundi, mai 11, 2009

Une journée à effacer

Ce matin je me suis fait réveiller par un party d’oiseaux dans la cours. Il faut les comprendre, ayant passé tout l’hiver dans le Sud, ils ont mille potins à s’échanger. Alors, forcément, ça piaille à qui mieux mieux à cinq heure du matin, de préférence. Quand on se lève une heure plus tard, ça coupe l’élan du sommeil, mettons. C’est bien tout ça, les histoires de volatils, mais ça part une journée sur une certaine rogne. Qui n’allait pas s’améliorer dans le transport en commun ; la saison de la construction ayant repris ses droits sur nos routes, les ponts sont des zones troubles de ralentissement.

Je suis une femme positive. Alors, j’ai fait contre mauvaise fortune bon cœur et je me suis lancée dans le travail comme si de rien était, un sourire accroché au visage. J’ai eu le droit au lot d’accrochages qui définissent, généralement le type d’emploi que j’occupe, mais aujourd’hui, l’irritation et la fatigue s’additionnaient aux propos échangés. A Ce qui fait qu’à l’heure du repas, j’étais épuisée.

Il était tard, j’avais faim et je suis allée me chercher un hot-dog à côté du magasin. Là, dans la file, un homme ayant l’âge de mon père me demande : « si il allait aimer cela. » Je le regarde perplexe, avant qu’il ne pointe mon ventre rebondi. Quand est-ce que les gens vont comprendre que ce n’est pas la meilleure question à poser à une femme qui a le ventre rond? La toute première fois qu’on m’a posé cette question, j’avais vingt ans et je devais peser 116 livres. J’étais mince. J’ai trouvé ça à la fois drôle et un peu insultant. Mais j’ai pris le parti d’en rire. Et ça c’est reproduit plusieurs fois depuis. J’ai dit à l’homme que j’étais juste grosse et pas enceinte. Évidemment, il s’est mis à patiner à toute vitesse. ET IL A CONTINUÉ À ME PARLER! T’a yeule! Ça, je ne l’ai pas dit, sauf que l’envie ne manquait pas. Finalement je me suis assise à une table de la cuisinette de l’entreprise et je me suis effondrée en larmes en racontant à une amie cette dernière anecdote. Devant tout plein d’employés, évidemment. Super!

J’ai raccroché mon sourire et ma verve et j’ai terminé ma journée. Le retour à la maison fut aussi semé d’embûches, entre la construction qui n’avait pas fini de me ralentir pour la journée et un ralentissement du métro sur la ligne orange, j’étais noyée dans une foule aussi compacte que stressée. À quelque part sur la ligne verte, une vieille femme m’offre son siège en insistant sur le « vous êtes certaine que vous ne voulez pas vous asseoir? » Heille, deux fois dans la même journée, c’est deux fois de trop. Ok, je sais que je suis trop ronde à la fois pour ma santé et pour les standards actuels, mais joual vert, pourquoi est-ce qu’on s’obstine à me le dire? Je n’ai pas envie de vivre ma vie au régime. C’est un choix, sans doute très peu éclairé, mais c’est mon choix quand même. Tout ce que je demande c’est qu’on arrête de me le remettre sous le nez. Surtout quand autour de moi, il y un paquet de monde qui doit prendre deux sièges dans le transport en commun : ce qui est loin d’être mon cas.

Par contre, comme je l’ai dit plus haut, je suis une personne généralement positive. Alors en marchant jusqu’à la maison je me suis dit que c’était sans doute normal que je n’ai pas d’amoureux depuis dix ans. En effet, si tous les gars que je croise me pensent enceinte, je ne dois pas avoir l’air très, très disponible. Non?

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Le jour où j'ai eu l'air raciste

Un des rares avantages à travailler les matins de fin de semaine, c’est que le transport en commun est presque désert. Les quais sont agréablement parsemés de quidams qui comme moi doivent se rendre à destination. Lorsque le métro arrive, il y a de la place pour s’asseoir et la faune matinale hésite entre une nuit trop longue qui n’est pas encore tout à fait finie et un début de journée qui a sonné trop tôt. Moi, j’en profite pleinement. Je savoure ces deux matins par semaines qui ne se déroulement pas dans la cohue urgente des tempos montréalais. Et je ne peux pas compter sur les fins de journée pour avoir le droit à la même intimité ni au même espace parce que mon retour à la maison coïncide avec la fermeture des centres d’achat.

Un certain samedi matin, j’étais chargée comme un baudet ; certaines activités prévues pour la soirée demandaient une préparation encombrante. Dans l’aire d’attente, nous étions environs dix ou douze personnes. Lorsque l’autobus s’est avancé, il s’agissait d’un de ces géants en accordéons qui peuvent loger environ quatre-vingt-dix personnes et en asseoir autour de soixante-cinq (selon mes calculs absolument pas scientifiques). J’étais la première à la porte de l’autobus et j’avais donc l’embarras du choix des places. J’en choisi donc une, double. Une place pour mes sacs et l’autre pour moi.

Grand mal m’en fit.

Ça ne faisait pas dix secondes que j’avais mis le nez dans mon livre, qu’une femme noire s’est pointée devant moi, en marmonnant quelque chose de relativement incompréhensible en pointant mes sacs du doigt. Je l’ai regardée, ébahie, sans réagir, la tête encore prise dans le sommeil abruptement interrompu il n’y avait pas si longtemps. La dame n’était pas contente. Visiblement. J’avais pris SA place. Voyant que je ne collaborais pas, elle a sèchement pris mes sacs pour me les poser sur les genoux et a posé tout son poids juste à côté de moi. Conséquemment, j’étais coincée entre elle et la fenêtre.

J’avais envie de lui dire : « Madame, l’autobus est pratiquement vide! Pourquoi, dans le monde, cherchez-vous tant à être coincée à deux sur un banc quand il y en a au moins vingt (tout aussi doubles) qui sont inoccupés? » Je me suis évidemment abstenue faire un tel commentaire. J’ai plutôt changé de place. J’ai pris le banc juste derrière elle, en installant, une fois de plus les sacs à mes côtés. Subissant les cahots conséquents au départ de l’autobus du quai. Durant tout le trajet, la dame se retournait vers moi avec l’air de croire que c’était par dégoût d’elle que je m’étais poussée. Ben, c’était un peu le cas, mais sans regard à la couleur de sa peau. C’était davantage mon petit côté sauvageonne qui avait besoin de l’espace qu’il pouvait prendre.

Depuis, à toutes les semaines, je la laisse monter dans l’autobus avant moi et elle semble vraiment certaine que j’ai une dent contre elle, très personnellement.

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mardi, mai 05, 2009

Où le rêve se rive à la réalité

Cher toi-même,

D'abord, il n'est pas dit, que tu ne reviendras jamais établir tes pénates dans ta seconde ville d'adoption, comme tu dis. Je ne dis surtout pas que ce sera demain ou bientôt, mais il ne faudrait pas assumer que c'est jamais. Je sais que tu rêves d'Europe depuis longtemps, ce rêve d'arrimer ta vie, à toi, avec celle d'une famille assez récemment immigrée ici, au Québec. M'enfin, tu ne pourras affirmer qu'avec le temps que ta vie est dans ces vieux pays aussi romantiques que toi. Tu parles de Montréal comme d'un passé révolu, sur lequel tu aurais biffé une étape nécessaire, mais totalement terminée. Je crois, moi, qu'il faudra que ton réseau social européen soit au moins aussi développé que celui que tu as tissé ici, avant qu'on se dise que le reste de ta vie sera là-bas. Et ne te fais pas le coup de rester là par orgueil où pour t'en tenir à des aspirations de tes années passées. Ce serait con. Tu vaux mieux que cela. Peut-être aussi que ton objectif est davantage de retourner t'installer dans la ville où tu es né, mais là aussi on verra ce que l'existence mettra sous tes pas.

Je suis heureuse de voir que le petit effort que je fais de te donner des nouvelles, de te changer les idées avec mes histoires et mes anecdotes te fais du bien. C'est l'objectif.

Je réfléchis depuis une heure à l'idée que tes parents t'ont soumise de mettre des filtres et je me demande si je suis d'accord. Oui, en partie, non d'autre part. Je m'explique:

Oui, parce que je pense que tu aurais avantage à te préserver un peu au début des rencontres que tu fais. Parce qu'à t'ouvrir ainsi jusqu'à la transparence devant tout un chacun, ça te met en danger, c'est clair. Surtout que dans notre monde, le privé a parfois de drôles de visages. La sensibilité, l'émotivité sont des sujets tabous. Montrer sa vulnérabilité choque davantage que de parler crument de ses expériences sexuelles. Donc tu déranges parce que tu dis ces choses qui sont tues. Tu dis que tu aimes jusqu'au bout des ongles, que tu veux aimer complètement et être aimé de retour. Tu dis que ça fait mal et que ça ne s'arrête pas simplement en disant « stop ».

Non, parce que si tu ériges des filtres trop opaques, ils finiront par devenir des barrières. J'ai peur que tu t'y perdes un peu. Comme je m'y suis perdue personnellement en essayant de rencontrer des objectifs sociaux qui ne me ressemblaient pas. Mais peut-être devras-tu apprendre à doser ces ouvertures sur toi-même. Pas parce que la mesquinerie du monde autour de toi pourrait t'atteindre, ça tu n'y échapperas pas, malheureusement. Mais bien parce que les gens fuient cette humanité que tu portes comme une oriflamme. Il se pourrait aussi que la solution soit d'élaguer rapidement les relations, en tassant immédiatement de ton entourage, ceux qui ne sont pas capables de vivre avec ta réalité, sensible et vraie.

Bises,

Mathie xxx

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vendredi, mai 01, 2009

Chercher le point d'équilibre

Je t’avais dit que je t’écrirais à tous les jours. Que vaudrait ma parole si je me délestais de cet engagement la première journée?

Aujourd’hui, j’ai peu de mots à t’offrir. Seulement mon amitié indéfectible.

Tu n’es pas aussi con et ridicule que tu le crois. Peut-être pas aussi fort non plus.

Je crois en ta capacité d’amour. Je crois que tu seras capable d’aimer adéquatement, un jour.

Ce n’est pas facile d’atteindre l’équilibre. Pour moi, ça ne l’a jamais été, en tout cas. C’est peut-être en partie pour cette raison que je suis encore toute seule après dix ans. Je crois que je suis désormais une personne équilibrée, mais je ne le sais pas. Pas vraiment. Puisque je n’ai jamais eu de relation amoureuse depuis que je me suis guérie de ma propre dépression.

Suis-je guérie? Je l’ignore. Il m’arrive encore de retomber dans des patterns qui ressemblent un peu trop aux grands dérapages de mon passé pour que ce soit sain pour moi. Mais au lieu d’y plonger jusqu’à en perdre haleine, je vois que je tombe. Je vois que je tombe et ça ne dure plus si longtemps. Quelques jours, quelques heures même parfois.

Pour le moment, tu n’es pas là. Tu es dans les détales des questionnements qui se jugent en eux-mêmes. Qui te jugent surtout. Et oui, tu es aussi jugé par des gens que tu croyais tes amis et qui ne comprennent pas pourquoi une personne comme toi, en arrive à dire ou à faire certaines choses. Ils ne peuvent pas comprendre. Ils ne connaissent pas ce pays à l’orée duquel tu vagabondes depuis des mois. Un pays dans lequel les excès côtoient l’immobilisme le plus complet. Un pays où il ne fait pas très souvent bon vivre.

Je n’ai pas envie de te dire que tu es plus fort cela. Ce serait foutaise que d’essayer de prétendre une telle chose. Mais tu n’es pas plus faible non plus. Tu es juste toi. Dans toute ton intensité, dans toutes tes contradictions. Tu es un homme qui vit. Ce qui n’est pas l’alpage le plus fréquenté par nos contemporains. Tu vis jusqu’au bout les victoires comme les défaites. Et ça implique que certaines personnes te laissent tomber en cours de route parce qu’elles choisissent de ne pas se donner autant, dans quoi que ce soit.

Je ne sais pas ce que tu feras de toi-même dans les prochains jours.

Mais je sais que tu finiras par trouver le point d’équilibre de ton existence et qu’un jour tu cesseras d’osciller entre trop et trop peu.

Et peut-être même qu’un jour tu regarderas l’homme que tu es aujourd’hui avec autant de tendresse que moi, je mets à te regarder.

Ton amie qui t’aime fort,

Mathie xxx

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mercredi, avril 29, 2009

Premier envol

J’ai les amitiés éparpillées sur le Globe, depuis longtemps. Certaines d’entre elles, peut-être, survivront mieux à l’éloignement que d’autres. Mais ce n’est pas le propos aujourd’hui. La facilité des communications actuellement donne l’impression que rien n’est plus si loin qu’autrefois, et pourtant…

Un de mes amis est parti étudier dans un pays où l’hiver n’est pas vraiment un hiver. En tout cas, pour quelqu’un qui est né ici. De l’autre côté d’un océan. Il a quitté le Québec avec une peine en bandoulière. Partir pour le bout du monde dans cet état d’esprit n’est pas facile, pour personne. Surtout quand la personne qui nous fait saigner le cœur vit justement dans ce bout du monde. Alors, forcément, on ne décroche pas autant qu’on le devrait. Et quelquefois même, on fait un fou de soi.

Alors, on se sent seul et isolé. Alors on a l’impression d’avoir pris toutes les mauvaises décisions en oubliant de considérer les bonnes.

Il arrive même qu’on se mette à dos les quelques individus que l’on connaissait avant l’arrivée.

Et la solitude éclot autour de nous. Comme les pétales d’une fleur qui courtise la lumière. Le doute vient prendre sa place dans notre univers, et les remises en question se multiplient.

Les appels à l’aident sonnent creux. Accentués par la distance, les décalages horaires et le sentiment grandissant d’être de trop partout. On se tait alors davantage. Pour ne pas déranger davantage. On se nie aussi au passage. On oublie à quel point on a autrefois été là pour les autres lorsqu’ils en avaient de besoin et on se convainc que notre détresse déçoit tout le monde.

Évidemment, certaines gens qui auront croisé notre vie à cet instant précis, seront convaincus qu’effectivement, c’est trop lourd pour entreprendre ne serait-ce qu’une amitié.

Cependant, il reste les autres, ceux qui nous suivent depuis assez longtemps pour être capables de nous pardonner de ne pas aller si bien que cela. Je fais partie de ces gens pour cet ami éloigné.

Je lui ai promis de lui écrire tous les jours, pour le consoler. Ma manière toute personnelle d’essayer de l’aider, même minimalement.

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mercredi, mars 18, 2009

De film en souvenir

Hier, je suis allée voir Dédé à travers les brumes. Ce qui a fait remonter à ma mémoire un souvenir estival fut, en son temps, une source d’irritation très forte pour moi. Tellement que, durant des années, j’ai refusé catégoriquement d’écouter une des chansons de ce groupe que j’ai pourtant toujours beaucoup apprécié.

C’était un été chaud et humide à la fin des années 1990. Dans cette ville traversée par une rivière, il y avait une plage municipale sise dans un quartier plutôt défavorisé. Mon emploi d’été à l’époque, consistait à faire partir les embarcations nautiques de location durant les beaux jours. Durant la semaine, les plaisanciers étaient essentiellement des groupes des terrains de jeux locaux, quelques familles dont les parents bénéficiaient d’un été de congé et d’une joyeuse bande d’adolescents particulièrement bruyants. Ceux-là, on les voyait arriver par la piste cyclable ou de l’autobus municipal qui vomissait littéralement ses tripes en arrivant sur le site. Ils s’installaient toujours au même endroit sur le site, entre la plage et le terrain de volleyball qu’ils occupaient aussitôt, comme si celui-ci leur appartenait.

En début d’après-midi, le cirque débutait : ils louaient en groupe un ou deux pédalos et une fois qu’une partie du groupe était au centre de la rivière, ils se mettaient à hurler la chanson Tassez-vous de d’là. C’est sans aucun doute une excellente pièce, autant dans son texte que dans sa musicalité, mais l’entendre tous les jours hurlée à tue-tête par une bande d’ados qui ne chantent surtout pas juste, ça devient harassant. Au bout d’un certain temps, tous les employés du site se regroupaient lorsque les casseurs d’oreilles débarquaient et tiraient à courte paille pour savoir qui aurait l’odieux de rester sur cette partie du site. Les autres allaient faire le ménage des sentiers pédestres, loin de ce tapage quotidien.

Quand Dédé est mort, près de deux ans plus tard, je n’étais toujours pas revenue de mon « écœurite » aigüe, et malgré la tristesse, je sautais immanquablement cette pièce lorsque j’écoutais l’album Dehors novembre.

Hier, je suis allée voir le film sur sa vie. Et je suis sortie de la salle complètement remuée. J’ai pleuré lorsqu’on a perdu le référendum, sans doute plus que la première fois. J’ai pleuré quand il est mort aussi, même si je savais d’avance que ça arriverait. Et plus que tout, j’ai eu envie de revenir aux sources. Retourner écouter les versions originales avec la voix si particulière de Dédé, celle qui portait une fêlure au fond de la gorge, que Sébastien Ricard n’a pas. Même si il est excellent.

Hier, je suis allée voir le film Dédé à travers les brumes et j’ai même eu envie d’écouter Tassez-vous de d’là. Sans doute qu’elle m’irritera moins interprétée si justement par son auteur.

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mercredi, mars 04, 2009

Persécuter tes yeux

Il y a des hommes que je croise et qui me promettent la Lune et qui me laissent croire que je suis parmi Celles qu’ils pourraient aimer. Il y a des hommes qui me disent « appelle-moi n’importe quand » et ça sonne comme une injonction. Je sais alors que si je ne fais pas tous les appels mon téléphone ne sonnera pas. J’ai aussi appris que si je n’insistais pas fermement lorsque mes disponibilités, même téléphoniques, sont aléatoires, je perdrais toute trace de ces hommes qui font battre mon cœur.

Il y a des hommes que je croise et qui me promettent de m’appeler. Sans me donner de numéro de téléphone en retour et que je suis prise pour attendre, au moins un peu. Des hommes à qui je fais peut-être peur parce que je reconnais leur voix au premier appel et qui soudainement se murent dans un silence de béton. Des hommes qui sèment en moi le doute sur mon attitude générale lorsque durant la minute précédente, je ne demandais rien. Il y a des hommes qui me veulent pour eux seuls mais qui se partageront continuellement entre moi et les autres. Ils auront besoin de ce que je suis comme évasion, compassion, amoureuse ou amante, mais garderont toujours une réserve dans ce qu’ils sont prêts à abandonner. Ils me diront ce qu’ils pensent que je veux entendre pour le plaisir de me savoir là, tout près, toute prête.

Il y ces hommes que je n’attends plus, que je n’espère plus parce que j’ai frôlé les récifs de mes propres folies à espérer des êtres qu’ils ne sont pas. Qu’ils ne seront jamais. Il a ces hommes qui m’admirent en silence et que je ne peux payer en retour d’une affection que je ne ressens pas. Qui me feront toujours sentir coupable de ma vénalité ou de mes passions effrénées parce que je suis et resterai celle que je suis. Sans compromis et sans regrets. Il y a des hommes qui m’ont dit qu’ils m’espéraient et m’attendaient alors que tout ce que j’ai trouvé à répondre c’est un départ en fuite nocturne pour ne plus jamais les recroiser dans le monde diurne. Des hommes que je ne méritais clairement pas.

Il y a ces hommes qui ont été mes bourreaux et dont j’étais la victime presque consentante. Des hommes qui éparpillaient les sourires et les mots doux sachant précisément auxquels je serais sensible. Des hommes qui se sont ris de moi comme on rit de nos premières chaussettes. Il y a ces hommes dont j’ai été le bourreau à mon cœur défendant qui ont payé très cher les vicissitudes de mon passé. Des hommes charmés. Des hommes que j’ai malmené à coup de phrases assassines qui ne voulaient rien d’autre qu’une invite pour une soirée sans lendemain, mais qui se sont imaginés que mon abandon du moment était durable.

Il a des hommes qui me font réaliser que nous serons continuellement la victime d’un regard pour mieux devenir le persécuteur d’autres yeux.

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mercredi, février 25, 2009

La décharge

C’était un homme qui n’avait aucune mémoire. Son grand complexe, si je me rappelle bien. Surtout lorsque nous discutions ensemble. Parce que de la mémoire, j’en ai à revendre. Les mots, les gestes s’imprègnent si bien dans mon esprit que j’ai parfois le sentiment d’avoir véritablement des tiroirs dans lesquels je peux aller piger les informations, pratiquement à volonté. Lui, ne se souvenait même pas ce qu’il m’avait raconté deux ou trois jours plus tôt. Forcément, je le connaissais davantage que lui ne me connaissait. Cela n’avait cependant pas beaucoup d’importance. Il était ce genre d’homme qui me faisait simplement le plus grand bien.

Travaillé par un système digestif récalcitrant, il était maigre. Trop maigre. Les quelques fois où je l’ai serré dans mes bras me donnaient cette impression que je ne devais pas user de trop de force dans la caresse sans quoi il éclaterait sous la pression. Il me trouvait belle. Belle et désirable. Je n’avais jamais à me poser la question lorsque son regard caressait mes courbes. Comme si mon corps replet et en santé était pour lui un havre auquel il aspirait du plus profond de lui-même. Ses doigts sur ma peau sillonnaient des sentiers de lui seul connus, avec une espèce d’expression béate qui était, en soi, le plus beau des compliments.

C’était un être aussi torturé dans sa tête que dans son corps. Voulant à toute force échapper à toute forme d’engagement. Je savais qu’il était un infidèle. Je savais qu’il ne me rappellerait jamais lorsqu’il m’avait promis de le faire, mais qu’il surgirait plutôt dans l’environnement de ma vie lorsque je n’y pensais plus. Et ça me convenait assez bien. Il est de ces personnes de qui il n’est pas recommandé de s’attacher. Évidemment, il est aussi de ces personnes à qui on s’attache, immanquablement. Ma seule défense contre son charme a toujours été de ne pas trop le voir souvent.

Trois ans se sont écoulés depuis notre dernière rencontre. Trois ans de silence. Sans ennui. L’absence est parfois transparente. Il n’y a pas si longtemps, je l’ai croisé dans mon quartier. C’est lui, le sans mémoire, qui m’a interpellée. Tout fier de s’être souvenu de mon prénom. Pour rire, et parce que j’y crois aussi lorsqu’il est devant moi, j’ai dit qu’un sourire comme le mien ne s’oubliait pas si facilement. Il a répondu que c’était exactement cela. Les années ont fondues sous la décharge émotive qui existe encore entre nous. Je lui ai laissé mon numéro de téléphone et il devait m’appeler deux jours plus tard. Ce qu’il n’a évidemment pas fait. Je sais pourtant qu’il a mon corps et ma tendresse dans la peau certainement davantage que moi j’ai ses contradictions dans la mienne.

J’ai décidé de ne pas l’attendre, comme je ne l’ai jamais attendu. En gardant en mémoire cette bouffée de séduction qu’il a posée sur moi.

Cette année, le printemps a débuté en février.

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mercredi, février 11, 2009

Les geôlières

J’étais très jeune lorsque je l’ai rencontré. Jeune et peu expérimentée. À l’époque, je croyais, innocemment, que les hommes ne mentaient pas. Ne se mentaient pas. Il me disait qu’il ne voulait plus d’une femme qui l’attacherait après le calorifère, d’une femme qui l’organiserait complètement. J’ai essayé d’être celle qui voulait que je sois. Je me suis enfoncée dans une définition de moi-même qui ne me ressemblait pas du tout. Tombant de plein pied dans les travers que j’aurais voulu éviter. Il est difficile d’être en équilibre avec soi-même lorsqu’on ne sait plus tout-à-fait qui l’on est.

Je sais bien que tu n’es pas totalement sans expérience à l’heure où je t’écris cette lettre. Aussi suis-je convaincue que tu t’en sortiras un peu mieux que je ne l’ai fait à l’époque. N’empêche que la ressemblance existe. Je sais que tu as fait des concessions que tu n’aurais jamais faites pour un autre homme. Je sais que tu mis ton orgueil en berne plus d’une fois. Je sais que tu ne comprends pas pourquoi un homme que tu as aimé au point de te plier à ses demandes les plus absolues, est parti, malgré tout.

Je crois, moi, que les hommes se mentent à eux-mêmes lorsqu’ils nous affirment qu’ils ont besoin de plus de liberté que ce que notre cœur désirerait accorder. Je crois qu’ils se cherchent un peu lorsqu’ils n’ont pas de calorifère auquel se raccrocher. Selon mon histoire toute personnelle, l’homme qui m’a quitté dans mon jeune âge, celui qui voulait à tout prix garder une certaine forme d’indépendance dans sa relation amoureuse, m’a quittée pour une femme qui est très exactement à l’opposée des désirs qu’il exprimait. Ne te méprends pas, c’est une femme bien, que je respecte énormément. Elle avait compris quelque chose qui m’échappait à l’époque : cet homme-là, quoiqu’il en dise, avait besoin d’être organisé par sa blonde.

Tu me diras qu’ils ne sont pas tous comme cela. Sans doute auras-tu raison. Cependant, je reste persuadée que si un homme qui crie très fort à son besoin d’indépendance, qui ne parles pas beaucoup des choses qui l’étouffent dans une relation, entre en relation, c’est parce qu’il ressent le besoin de balises. Et nous folles, amoureusement investies et désirant mordicus offrir ce qu’il y aurait de mieux à cet homme qui nous relate un parcours opprimé, on le croit.

Et nous, on se retrouve toutes seules dans une nuit d’hiver à se demander ce que nous avons bien pu faire dans les quelques jours qui précèdent la rupture pour que tout bascule à cette vitesse.

Et puis un jour on comprend qu’il y des hommes qu’on ne peu pas retenir, tout simplement parce que nous ne serons jamais ces geôlières-là.

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mardi, février 03, 2009

Maudit hiver

Quelque part entre jeudi et vendredi derniers, il y a un gars qui est mort à Montréal. Suicide. Comme si une fin de semaine de plus était une fin de semaine de trop. Je ne le connaissais pas personnellement. Il était l’ancien ami de cœur d’un homme que j’apprends à découvrir. Je ne le connaissais pas, mais je connais quelqu’un qui a mal pour lui. Pour sa douleur immense qu’il a tue pendant de longs mois, au moins, Et je ne peux rien faire pour cette douleur sauf signifier que je suis là. Ce qui n’est pas grand-chose.

Dimanche soir à Montréal, une vieille dame est décédée. Ma grand-mère. Elle avait quatre-vingt-dix-huit ans. En réalité, elle est morte pour moi bien avant. Quand sa pensée s’est envolée. Lorsqu’elle a oublié qui j’étais, qui nous étions. Lorsqu’elle n’a même plus pris la peine de confondre mon frère avec son fils comme elle le faisait depuis quelques années. Depuis près de vingt ans, je n’avais plus de contact avec elle. À quoi bon? Elle n’était plus la grand-mère de mon enfance. Elle n’était plus la femme qu’elle a un jour été. Et l’espoir de la voir nous signifier que nous faisions partie de ses souvenirs, de sa mémoire de femme s’était éteinte. Elle ne parlait même plus. Toute recroquevillée sur elle-même, comme un fœtus.

C’est ma sœur qui me l’a annoncé. Suivie de près par un de mes frères. Moi, je ne parle plus à mon père depuis longtemps déjà. Alors, il me fallait les autres pour apprendre cette nouvelle. Et j’ai trouvé que la Mort prenait un peu trop de prises dans ma vie, en ce moment. Je ne déteste pas l’hiver, mais février a toujours été un mois ardu pour moi. Pas assez de lumière, ni de chaleur. Les jours qui s’étiolent dans des nuits qui n’en finissent plus. Moi, je me sens comme une plante en manque de soleil. Il me tarde que mes éveils se fassent sous les lueurs du jour qui prend la Terre dans ses bras. Il me tarde de sentir, dans les pores de ma peau que la lumière gagne de l’espace sur l’obscurité.

Parfum de linceul donc, sur ma vie montréalaise. Fin d’une époque. Fin de mon enfance. Il n’y a plus personne pour m’y rattacher. Et fin d’une certaine fuite aussi. Bientôt, je devrai être la fille de mon père. Même si, bien souvent j’aimerais qu’il en soit autrement. Offrir à la face du monde, cette dose de courage que je ne suis pas certaine de posséder. Je devrai aussi être la sœur de mes frères. Et c’est sans doute, au bout du compte, ce qui me permettra de passer à travers. Ce qui me donnera la force d’être pleinement une adulte, malgré le fait, qu’au fond de moi, je sais que la petite fille ne voudra pas être là.

Pour une raison étrange, il y a quelqu’un qui me manque aujourd’hui. Quelqu’un que j’aurais voulu pouvoir appeler pour ne rien lui dire d’important. Quelqu’un qui a refait un bref séjour dans mon existence durant le dernier automne. Comme si sa présence dans ma vie m’aurait sécurisée. Mais ce sentiment est aussi rempli de fadaise que ma petite tête est débordante d’imagination.

Ce soir, je suis seule. Et tout compte fait, nous le sommes tous devant cette fin de vie qui a tué janvier.

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mardi, décembre 23, 2008

Noël en accélération

Dans notre société de consommation, Noël, dans le commerce de détail, est une saison haute en couleurs et en mouvement. Rien à faire les clients s’additionnent les uns aux autres, et plus on s’approche de la date fatidique, plus ceux-ci ont tendance à être désagréables. Des « heille chose, j’ai besoin que tu me trouve ce machin-là » qui donnent sincèrement envie de réponde : « heille chose toi-même, tu ne vois pas qu’il y a dix clients en avant de toi au comptoir d’information? » sont réellement monnaie courante. Sans compter le nombre incroyable de fois où quelqu’un se fait engueuler parce que Renaud-Bray ne rembourse pas, selon ses politiques, c’est plutôt échevelés et vannés que les employés reprennent le chemin du retour.

Mais c’est aussi une saison où des gens qui sont ici un peu plus connus que la moyenne du monde en profite pour sortir de leur tanière, Noël oblige. Alors, ça peut devenir très drôle. Hier, dans ma succursale de la Rive-Sud il y avait Roy Dupuis. Je ne peux pas dire que je sois plus fan qu’il ne le faut. C’est un acteur de beaucoup de talent dont je respecte infiniment le travail, cependant il ne fait pas partie de ceux devant lesquels j’ai pu me pâmer. Sauf peut-être, à l’aube de mon adolescence lorsqu’il interprétait Ovila Pronovost dans Les filles de Caleb. Pour le reste, le type de charme qu’il véhicule ne me touche que moyennement. Ce qui n’est pas la même chose pour l’ensemble des employés de ma succursale, semblerait-il.

L’acteur ci-haut mentionné n’avait pas fini de franchir la porte que la nouvelle se répandait parmi nous comme une traînée de poudre, chacun trouvant un moyen quelconque de faire un tour dans la section où il s’était arrêté, l’air de rien. Gars comme fille. Je m’attendais un peu à ce que les filles se précipitent pour voir, en dehors d’un écran, le personnage, mais de voir les gars s’y ruer aussi, cela m’a bien amusée. Heureusement pour lui, les clients ont été beaucoup plus discrets.

Toujours est-il que le moment qui m’a le plus fait sourire fut lorsqu’il fut le temps pour lui de passer à la caisse. Aucun caissier de voulant plus aller prendre sa pause afin d’avoir la chance de le servir. Moi, je riais dans ma barbe imaginaire en signant des dépôts. Alors, il y avait beaucoup plus de monde derrière le comptoir que normalement à cette heure, ce qui a grandement accéléré le processus. Comme quoi, ce type de visite dans un commerce de détail peut avoir de net avantage sur les emplettes de l’ensemble des quidams qui s’y trouvent.

Donc, si vous voulez un conseil pour être rapidement servis lorsque vous faites vos achats de Noël, épiez les mouvements des personnalités connues qui se trouvent dans le même endroit que vous et ruez-vous sur les caisses en même temps que cette personne. C’est efficace, je vous le garanti!

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mercredi, décembre 17, 2008

Le transport en commun vous dites?

Mardi dernier, la première neige s’abattait sur le Québec. Paralysant les routes comme si nous n’avions jamais vu la neige tomber sur cette partie du monde. Pas vraiment impressionnante cette tempête, quelques vingt centimètres en plusieurs heures. Rien que de très ordinaire pour un mois de décembre, quoi. Un ami donnait un spectacle sur le Plateau Mont-Royal pour la première fois depuis longtemps et il n’était pas question que les copines et moi manquions cet événement. Prenant notre détermination à bras le corps, nous sommes montées dans l’autobus St-Catherine en direction est pour nous rendre au métro Papineau afin d’attraper un transfert. Mais voilà que dès que notre autobus a quitté la rue St-Catherine pour continuer sa route sur De Maisonneuve, le chauffeur nous annonce que la rue est tellement bloquée qu’il nous laissera au métro Frontenac. Bref, tout était tellement bouchonné que nous avons dû marcher pendant 25 minutes pour nous rendre à notre point d’arrivée.

Mercredi, je veux aller au club vidéo : pas d’autobus du tout sur la ligne qui m’y mène ordinairement : je dois donc me taper la marche dans la neige slocheuse.

Jeudi, j’entre dans le métro bien en avance sur mon horaire afin d’aider mes collègues en ces jours de rush qui précèdent Noël. Une station plus tard, on m’annonce que la ligne verte est en arrêt pour un temps indéterminé. Je prends un bus, beaucoup trop plein pour son habitude qui réussit, cahin-caha, à se rendre à destination. Résultat, je suis arrivée en retard au travail, même si j’étais partie trois heures en avance.

Vendredi, je quitte le travail à quinze heures trente. Et j’arrive à la maison à dix-huit heures à cause des multiples ralentissements sur les lignes d’autobus et de métro.

Samedi, ce sont les autobus de la Rive-Sud qui s’y mettent. Deux autobus manquent à l’appel sur la ligne qui relie Montréal à Brossard. Résultat, je suis en retard pour la deuxième fois de la semaine (ce qui ne m’arrive jamais) en plus de me retrouver coincée dans un autobus double bondé (il est huit heures trente).

Dimanche, je pars de chez ma mère et je me retrouve coincée derrière une gratte; je manque mon transfert et je dois attendre vingt minutes supplémentaires avant d’arriver à la maison.

Lundi soir, j’arrive sur la ligne verte pour mon transfert, le quai est bondé dans la direction que je dois prendre. Direction ouest, les trains passent aux deux minutes. Direction est aux huit minutes. Heu? Alors j’ai marché jusqu’au métro Papineau pour prendre un autobus, qu’évidemment, j’ai manqué d’une minute.

Et on nous dit d’utiliser le transport en commun dans les périodes de neige. Plus sur que la voiture dans ces moments. Moi, je commence à avoir des sérieux doutes. Mais bon, je n’ai pas de permis de conduire, alors mon choix est passablement limité et je suis victime de toutes les avanies de ce moyen de transport.

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mardi, décembre 09, 2008

La justice et l'amour

Il y a quelques semaines, j’ai écrit Croire en toi à l’attention de quelqu’un qui m’est particulièrement cher. Quelqu’un qui, comme moi, se prends dans les rets des amours marbrés d’iniquité. J’ai essayé de sécher quelques larmes au passage, comme souvent je le fais lorsque je vois une amie pleurer. Mais voilà que récemment, un jeune homme que je ne connais pas a commenté ce texte. Alors je vais prendre ici le temps de lui répondre.

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C’est difficile aimer. Je comprends ta colère, ce désir d’absolu et que la souffrance vécue soit rendue au centuple à la personne qui est l’auteure de la nôtre. Je comprends l’urgence de voir la peine s’atténuer, se fondre dans le décor de ta propre existence pour ne devenir qu’une petite part de toi, plus ce qui prend toute la place. L’envie d’assener une claque au visage de celle qui t’a ainsi trahi. Un premier vrai chagrin d’amour, tu sais, quel que soit l’âge que l’on a lorsqu’il survient, laisse des marques profondes en soi. On se sent désabusé et on se demande qui nous aimera un jour comme cette personne avais su le faire.

Tu sais, je crois que même si elle n’avait pas trouvé un autre homme à aimer, si peu de temps après toi, tu te serais quand même retrouvé avec des incompréhensions immenses à gérer, et, probablement, tu te serais dit : « si au moins il y avait quelqu’un d’autre, je pourrais comprendre pourquoi elle est partie ». Malgré le fait que ce soit toi qui as mis fin à la relation dans les faits. Parce qu’elle manquait de courage, selon tes propres termes. Peut-être effectivement est-elle lâche. Peut-être, en contre partie, est-ce toi qui sais aimer assez pour laisser partir quelqu’un qui ne peut plus t’aimer. Peut-être as-tu simplement suffisamment d’estime de toi pour ne pas de contenter des débris de ce que tu as déjà eu en totalité.

Je ne crois pas que la douleur qu’elle pourrait ressentir dans des peines futures soit la solution à ta souffrance actuelle. Même si tu y crois fermement à l’heure qu’il est. Les coups en amour ne se comptent pas ainsi. Laisse couler la peine. Dans tes veines comme dans tes yeux. Guéris-toi à l’aune de tes possibilités toutes personnelles. Écris. Écris comme tu sais le faire. Je ne sais pas qui tu es, mais je sais que tu possèdes les mots comme ils sont miens. Je reconnais la verve, l’élan qui m’habite dans le commentaire que tu as laissé sur mes sentiers. Ça ne répare rien, mais ça me permet en tout cas, de faire le point sur ce qui me blesse.

Tu es bien jeune pour toucher le désespoir. Je ne dis pas que celui-ci est futile, bien au contraire, il me semble très tangible. Cependant, j’ai appris, après toutes ces années d’échecs amoureux et de célibat endurci que tout espoir est permis à condition d’y croire un peu. À condition que tu te laisses la chance d’ouvrir ton cœur une nouvelle fois, lorsque tu y seras prêt pour permettre à nouveau à l’amour de faire son sillon dans ton existence et qui sait, peut-être, aimer et être aimé aussi entièrement que tu sembles l’être.

Non, il n’y a pas de justice en amour, seulement une infinité de possibilités que ce soit mieux, encore, la prochaine fois.

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mercredi, décembre 03, 2008

L'appel de l'Homme

La lune dessine des sentiers sur les lattes de ton plancher, les lumières sont depuis longtemps fermées, mais je ne dors toujours pas. Tu t’es glissé dans les bras de Morphée depuis longtemps déjà. Je m’étire pour te regarder dormir. Tes cheveux se sont défaits sur ton visage alangui pendant que je cogite de toutes mes forces. Je ne devais pas être là, et je le sais. Nous ne trompons personne, c’est clair, mais il m’apparaît évident que je me trahis moi.

Il y a des hommes comme cela qui se gravent mes veines et se fichent dans mon cœur. Parmi tous ceux que j’ai pu croiser dans ma vie, tu es sans doute celui qui a laissé les marques les plus profondes. Pourtant je sais que l’inverse n’est pas vrai. Je sais que je ne serai jamais celle pour laquelle tu vas pleurer. Je suis celle qui console, qui panse, qui sera toujours là dans tes spleens, tes absences. J’ai le sentiment que tu me garde sur ton corps parce que je suis une forme de plénitude bien inoffensive. Je bouge un peu pour désengourdir mes membres écrasés par les tiens. Et je m’aperçois que tes yeux noirs sourient dans l’obscurité.

-Tu vas jouer à la « pi-tourne » encore longtemps? Me dis-tu en caressant ma chevelure emmêlée.

Je soupire.

-Allez, dis-moi ce qui se passe dans cette petite tête ébouriffée.

-(Large soupir, encore) Hum… Si je te dis que tu n’es pas obligé d’être mignon avec moi tu me répondras quoi?

-Je ne suis pas mignon

-C’est bien ce que je pensais.

Je m’appuie sur mon coude pour te regarder vraiment. J’ajoute

-Oui, tu es mignon. Tu me dis toujours ce que tu penses que je veux entendre. Et ça marche. À toutes les fois. Tu as comme une clef qui te mène à moi. À l’intérieur de moi. Mais, sincèrement tu n’es pas obligé d’en faire tant avec moi parce que tu es toi et c’est amplement suffisant. Tu m’as eue au premier regard. Platement. Pas besoin de séduction. Et moi, je ne t’aurai jamais comme cela. Je le sais, et tu le sais aussi.

Tu me regardes ahuri pendant que je m’assieds sur le bord du lit, pas tout à fait partie mais pas tout à fait là encore. J’ai toujours été douée dans les fuites matinales, lorsque le soleil tend à déchirer l’aurore pour illuminer le monde dans lequel je vis. Tant qu’à m’être ainsi dévoilée, je plante un baiser sur tes lèvres chaudes, ces lèvres que j’ai tellement rêvé de mordre jusqu’au sang en murmurant : « à bientôt, peut-être ». En espérant bien inutilement que la prochaine fois, je saurai résister à ton appel.

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jeudi, novembre 27, 2008

Conquérir le monde

J’avançais avec toute la mauvaise foi dont je suis capable vers le magasin où je devais rejoindre ma mère pour aller me chercher le satané kit de Noël annuel. J’haïs magasiner. C’est plus fort que moi. Ma paresse inhérente, sans doute. Me changer quarante fois dans la même journée, est une activité à éviter le plus possible. Même adolescente, lorsque je passais mes samedis après-midi avec les copines à écumer le centre-ville, je n’essayais pas grand-chose. Je passais le plus clair de mon temps à attendre qu’elles fassent leurs essayages en dépensant, au passage, leurs maigres économies. Vraiment, pas mon genre. Alors donc, c’est une véritable corvée que d’avoir à fouiner entre les tissus, les grandeurs et les teintes pour trouver quelque chose. Et je suis généralement d’une humeur exécrable lorsque l’activité dure plus de vingt minutes. Les pauvres vendeuses en font les frais. Qui plus est ce jour-là, je devais acheter des chaussures en plus de vêtements; je me voyais mal arborer des souliers de courses avec la robe de Noël.

Bref, c’est envahie de tout ce que j’ai de mauvais caractère que je m’engouffrais dans la boutique pour échapper à bise de novembre qui soufflait sur mes joues. Résistant à toute force au désir de mordre dès qu’une vendeuse m’a demandé si j’avais besoin d’aide, je pris sur moi d’observer ce qui m’entourait. Faire un choix succinct avant d’entreprendre la corvée de l’essayage est ESSENTIEL au bon déroulement de l’activité. J’avais envie d’une petite robe noire. Mais rien dans les étalages ne répondait à la fois à cette envie et à la structure de mon corps. Pas parce que je suis ronde. Non, c’est que tous les modèles sont faits pour des femmes ayant une taille. Ce que je ne possède pas, même mince. Aidée de maman, j’ai donc opté plutôt pour jupes et chemisiers. Grand bien m’en fit. Une séance seulement dans la cabine et j’avais trouvé.

Bon, alors un problème de réglé. Je m’attelais donc docilement (m’enfin, si faire se peut étant donné mon aversion) au suivant : les chaussures. J’ai le net désavantage de chausser du 7. Comme la plupart des filles de Montréal. Alors, je me retrouve le plus souvent dans le pétrin puisque ma pointure, dans les jolis modèles est souvent discrètement absente des arrières boutiques. Grommelle et re-grommelle. Évidemment, cette journée n’échappait pas à la règle et pour les quelques modèles que je trouvais beaux ayant encore ma pointure, ils m’étaient inconfortables. Ou encore ils ne tenaient pas sur mes tendons d’Achille trop étroits. Grommelle et encore grommelle. La pauvre commis commençait sérieusement à se demander si je n’allais pas me jeter brutalement sur elle pour frapper (oui, si pire que cela).

C’est alors que je vis cette petite chaussure de ma pointure en démonstrateur. J’avisais, demandais la seconde et les enfilais. Coup de poing qui me clouait au plancher. Sourire ravi aux lèvre, j’ai annoncé : « je crois que nous venons de trouver les gagnantes. » Ma mère a poussé un à peine perceptible soupir soulagé. J’enchaînais : « avec elles je me sens capable de conquérir le monde! »

Rien que ça! Et je suis partie, emportant mes achats, fière de moi comme je ne l’avais pas été depuis longtemps.

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lundi, novembre 24, 2008

Mémoires de décembre

Je suis un peu en avance avec ce texte, mais à chaque année, je renonce à l'écrire le jour dit parce que d'autres sur la toile racontent mieux que moi ce qui s'est passé. C'est pourquoi, je devance le temps cette année, de peur de me censurer. Encore

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Tous les matins, ou presque, Stéphanie le croisait sur le chemin qui menait à la polyvalente. Ils partageaient quelques cours, mais pas d’amis et surtout, jamais un mot ni un regard. Elle connaissait son nom depuis plusieurs années déjà, à cause de l’école et si ce n’était du fait que sa demeure croisait son chemin quotidiennement elle n’en aurait jamais su plus sur Jean-François. Un garçon bien ordinaire. Un peu timide, pas vraiment beau, pas laid non plus. Il ne possédait pas le charme de ces jeunes hommes qui faisaient la loi à l’école. Il n’était qu’un dans la masse. Elle aussi d’ailleurs. Mais leurs groupes anonymes ne se côtoyaient pas. Ce matin là pourtant, ils s’étaient échangé un regard sur la route. C’était un lundi matin, pas tout à fait comme les autres. Le premier cours à l’horaire de ces adolescents fébriles en était un d’histoire. Un cours attendu, puisque qu’au début de chaque mois, ils discutaient d’actualités. Trois élèves présentant tour à tour, les actualités internationales, nationales et régionales, dans l’ordre. Arrimant ainsi le passé au présent. Et c’était leur tour à tous les deux, ordre alphabétique oblige.

Elle était anxieuse. Elle devait briser la glace, raconter et commenter ce qui s’était passé autour du monde durant le mois écoulé. L’Afrique du Sud, la France, les États-Unis étaient à l’ordre du jour. Dix minutes pour présenter tant de choses, c’est court. Stéphanie s’en sortit sans trop de heurts. Survécu même à la période de questions des autres élèves. Elle écouta comme dans un rêve, l’exposé suivant, celui sur les nouvelles nationales, qui d’ordinaire l’intéressaient le plus, encore crispée par son propre exposé. Puis, ce fut au tour de Jean-François. Tous savaient au moins un thème qui serait abordé au cours de l’exposé. Polytechnique est ses mortes. Cinq jours seulement après le drame, il était évident que le sujet serait à l’ordre du jour.

Rapidement, les élèves se sont rendu compte que leur collègue approuvait le geste posé par Marc Lépine. Un silence glacial s’installa dans la classe. Les adolescents étaient tétanisés tandis que le professeur, blanc comme un linge interrompait la présentation en demandant un « pourquoi, empreint d’horreur et de doute ». Dans le fond de la classe, quelques filles se mirent à pleurer. Stéphanie, elle sentait son cœur manquer quelques battements. C’était l’hiver, dans l’hiver. Jean-François, à l’avant, semblait inconscient de l’effet qu’il produisait sur ses compagnons de classe et répondait avec une hargne que les autres n’auraient jamais soupçonnés aux questions du professeur. De ce discours, Stéphanie de retenu que la blessure d’un garçon qui n’était pas encore tout à fait un homme, tentant de se dépêtrer du sentiment de transparence qu’il ressentait lorsqu’une demoiselle le croisait. Et qui s’était mué en hargne profonde. Elle se disait qu’elle aurait dû lui parler. Avant.

C’est à ce moment qu’il se mit à cracher son venin sur les filles de la classe. Et Stéphanie était du nombre des victimes de cette colère plus grande que nature. Frissonnante, elle espérait que la cloche sonne au plus vite et surtout ne pas avoir à faire le chemin vers la maison avec la muette compagnie de Jean-François quelque par autour d’elle. Cela ne se produisit pas ce jour-là, ni les jours suivants. En Janvier, il devint évident que Jean-François avait quitté la polyvalente.

Mais son souvenir, lui n’a jamais quitté ceux qui l’avaient entendu.

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mardi, novembre 18, 2008

Une histoire de loups-garous

J’ai toujours été fascinée par l’incidence de la Lune sur les personnages des livres que je dévorais. Sans y croire véritablement. Bien entendu, je sais depuis longtemps que cet astre a une influence certaine sur la planète qui me sert de logis ne serait-ce que l’effet tangible qu’on peut mesurer sur les marées. Mais étant une fille de la ville, je ne voyais cette attraction que lors des vacances familiales. Comme si j’entrais dans un monde différent pendant un court laps de temps durant lequel la nature reprenait le droit de me faire observer réellement les interactions entre ma petite personne et le reste de l’Univers. Pour moi donc, la lune n’était qu’une planète que je pouvais observer de temps à autres dans le ciel des citées où j’ai habité, et une dame louangée dans les mythologies dont j’étais friande et dans des œuvres poétiques dont je me repaissais.

Un certain jeudi soir cependant, j’ai dû me rendre à l’évidence que toute mythologie prenait racine dans une certaine forme de réalité.

L’automne était bien entamé. Pourtant la soirée était clémente pour novembre. Assez en tout cas pour que les habitants de cette nuit précise ne se sentent pas tenus de porter encore des vestes chaudes et autres items qui les cachent à la face du monde. Le bar était plein et une étrange effervescence palpable enveloppait les convives. Les fenêtres ouvertes laissaient filtrer les brises nocturnes sur les êtres de plus en plus échevelés qui peuplaient l’endroit. Contrairement à nos habitudes, les tables s’étaient délimitées par genre. Les femmes avaient toutes pris dans le même secteur tandis que les hommes en occupaient un autre. L’émoi de plus en plus perceptible de tous ces corps qui échauffaient l’espace disponible me donnait le vertige pendant que les discussions que nous tentions de tenir n’allaient nulle part. Nous sentions que quelque chose se préparait. À ma table, les filles trituraient leurs cheveux ou les pans de leur robe en donnant l’impression d’avoir perdu leurs moyens.

Pour une raison que j’ignorerai probablement toujours, tous les hommes présents ont ôté leur chandail simultanément. Tributaires, sans doute, d’un éclair de lune qui traversait les croisées. Devant moi se dessinaient des loups-garous hurlant leur masculinité à la Lune. Nous savions toutes que nous nous étions à un battement de cœur de voir surgir des vampires de cette nuit trop douce pour cette époque de l’année. Des vampires qui fondraient sur nous sans égard aux vies que nous menions jusqu’à cette minute précise.

Mais l’instant s’est évanoui aussi subitement qu’il était apparu. Les hommes se sont rhabillés. Et peu d’entre nous, au matin ne se souvenaient que nous avions vu naître des loups-garous.

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jeudi, novembre 13, 2008

Pôle Nord

J’étais encore toute petite, au sens propre du terme, lorsque mon école a déménagé assez loin de la maison pour que je sois tenue de m’y rendre en voiture ou en autobus. Mais assez vielle pour ne pas avoir envie d’arriver dans la voiture familiale tous les jours. Un besoin d’indépendance très tôt développé faisait en sorte que je préférais, de loin, me débrouiller toute seule. Par conséquent, je fréquente les autobus de ville depuis fort longtemps. À cette époque, je n’avais pas atteint ma pleine grandeur et il me tardait d’être assez grande (en hauteur) pour qu’enfin mes pieds touchent le plancher lorsque je prendrais place dans un de ces bancs. J’apprendrais à mes dépends que cette grande aspiration ne verrait jamais le jour : encore aujourd’hui, mes pieds balancent dans le vide.

Mais cela n’est valable que lorsque je peux m’asseoir ; à l’heure de pointe je suis généralement coincée entre deux sacs-à-dos et autres géants qui prennent toute la place dans l’allée et tous les points que je puisse atteindre de ma main sur les poteaux qui me permettraient d’atteindre un certain équilibre. Pourquoi diantre, les grandes personnes, en hauteur toujours, ne tiennent-elles pas compte de la hauteur des petites personnes lorsqu’ils s’engouffrent dans l’autobus?

N’empêche j’aime beaucoup prendre le transport en commun, malgré tous les inconvénients qui y sont reliés. C’est un endroit qui nourri grandement mon inspiration. Zone par excellence d’observation du genre humain, je me repais des petits travers de mes concitoyens. Surtout de ceux que j’y croise régulièrement. Ils deviennent des personnages en éclosion des pages que je laisse traîner ici. J’apprécie particulièrement les trajets que je fais le soir, après 21 heures. Lors de ces voyages, la clientèle est, disons, intéressante. De plus, l’espace disponible me permet une large observation des voyageurs. Je peux même surprendre des bouts de conversation que je m’empresserai de noter une fois arriver à destination.

Hier soir, un petit bout d’homme est rentré dans l’autobus un arrêt après moi. Il avait les bras surchargés d’objets indéfinissables et encombrants. Plein de trucs en plastiques aux couleurs criardes. L’homme était tout petit, bedonnant de ce que je pouvais voir puisqu’il me tournait le dos. Étrangement, les passagers déjà présents qui lui faisaient face lui adressaient tous la parole. Comme s’il était un réel habitué de ce trajet et qu’en fait j’étais dans SON autobus. Il a fini par prendre place et me faire face. Ses petits pieds potelés touchaient encore moins le sol que les miens et se balançaient étrangement au bout de ses jambes. Et puis, j’ai vu qu’il avait une grosse barbe blanche et qu’il abordait fièrement une pancarte lumineuse indiquant « Pôle Nord » qui pointait sur lui.

Moi qui ai toujours cru que le Père Noël était un grand homme, hier soir j’ai compris qu’il était plus petit que moi.

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mardi, novembre 11, 2008

Influence impalpable

C’était un homme que je n’avais jamais trouvé séduisant de ma vie. Je l’aimais beaucoup, n’empêche que je ne l’avais jamais considéré comme un être que je pourrais potentiellement courtiser. D’abord, j’ai des principes, je vois les hommes en couple comme des intouchables, du moins lorsque je le sais à l’avance. S’ils taisent cette information, alors c’est plutôt difficile de les classer dans la bonne catégorie. Lui, il était en couple depuis longtemps. Et papa. Je suis tributaire de mon passé et le fait que je n’ai pas eu de papa provoque chez moi une certaine sensibilité à ceux qui le sont. Quelquefois, il me parlait et là, ma perspective de lui se bouleversait complètement. Allez savoir pourquoi quand il me racontait que sa fillette grimpait tous les soirs sur ses genoux en disant : « Papa, pipi », ça me mettait les émotions toutes à l’envers.

Un jour que j’étais tranquillement assise à écouter ses anecdotes paternelles et à lui trouver un charme que je ne lui connaissais pas, un autre mec est entré dans la salle. J’ai eu soudain l’impression de revoir surgir en moi, la femme requin. Ou plutôt la femme qui sait qu’elle peut séduire n’importe qui. Comme si le fait que je sois en train de craquer devant les yeux d’un autre ajoutait à mon capital de séduction. L’intrus s’est mis à rougir violemment au moment où j’ai posé mon regard dans le sien. Il a bafouillé quelque chose de confus à propos de paperasse à terminer. Je lui ai souris en me levant pour lui céder la place. Il a rougi de plus belle et je suis sortie heureuse. Heureuse d’avoir attrapé ce moment qui faisait tellement de bien à un célibat depuis trop longtemps cristallisé.

Et puis la vie s’est mise à débouler autour de moi. De hasards en rencontres, je me suis remise à me percevoir comme quelqu’un qui plaît et non plus comme une femme trop ronde qui n’a pas ses chances ni l’envie de transformer son corps pour s’arrimer aux dictats de la beauté actuelle. Brusquement, l’existence s’est mise à me faire des fleurs, à tous les plans. Des nouvelles amitiés, de nouveaux défis d’emploi. Tout pour moi. Des souvenirs sucrés qui me remontaient en mémoire, confirmés par des attentions que je n’attendais plus. Des preuves tangibles de la place que j’ai occupée dans des espaces temps depuis longtemps révolus qui me laissent croire que je suis, somme toute, une femme comme il s’en fait peu. Et surtout que je ne suis pas le genre de personne dont les échos se taisent facilement.

Une petite goutte de bonheur dans un présent qui s’éclairait tranquillement. Comme si le fait de m’être laisser prendre par le charme d’un papa, me remettait sur la route de mes jours. Sur mes sentiers qui mènent ailleurs. Ici, le plus souvent. Comme si, j’avais repris contact avec la flamme qui m’a toujours fait écrire en décidant que je peux encore me laisser émouvoir par des hommes que je ne désire pas toucher autrement que par amitié me permettait, par la bande, de troubler les autres hommes qui bordent mon parcours.

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jeudi, novembre 06, 2008

Novembre en cocon

Sous ma fenêtre, il y a un arbre. Et le brouillard. Novembre bien installé sur ce quartier dans lequel je vis. Dans toute la ville certainement, aussi. Étrange sensation. Il fait une température de septembre, pourtant ce matin a un côté glauque, terne et sombre qui répond tout à fait à l’idée que je me fais de novembre. Je me suis aventurée dans l’opacité du nuage tombée sur la cité. On n’y voit rien. L’avancée est prudente, les bruits étouffés. Chaque coin de rue est une aventure à lui tout seul. Plus tôt, les enfants se tenaient par la main pour se rendre à l’école primaire de l’autre côté de la rue. Leurs pas étaient parsemés de rire contenant une certaine appréhension. On est loin du nuage imaginaire doux et cotonneux sur lequel on pourrait se vautrer correctement. Le nuage échoué sur Terre est un cocon qui isole les citadins.

Pour peu je me serais crue dans le Londres de Stevenson ou de Shelley. Il me semblait entendre les calèches rouler entre les ombres embrumées. Il ne faisait pas froid pourtant j’avais un frisson persistant dans la moelle des os. Comme si les nuages étendaient leurs tentacules jusqu’à l’intérieur de moi. Pas très rassurant. Surtout lorsqu’on a l’imagination débordante. J’avais envie de posséder un énorme éventail pour chasser ce ciel qui nous est tombé dessus. Envie de me battre contre l’inertie qui m’habite depuis près de dix ans. Comme si en chassant le smog ambiant, j’allais pouvoir chasser du même souffle cette sclérose lancinante qui a fait de moi ce que je ne suis pas vraiment. Désir d’aller aussi jusqu’au bout de mes possibles de changer la perspective que j’ai de moi. Ne plus me voir née pour un petit pain, mais comme une femme qui mérite de prendre une bouchée dans la vie et de sa savourer lentement.

Dans les dernières semaines, j’ai eu droit à certains commentaires qui m’ont remis sur des rails depuis longtemps oubliés. Petits cadeaux échappés des phrases éparses de ceux qui me suivent depuis longtemps et qui m’ont vue, impuissants, plonger à toute force dans les stagnations de ma dépression durant lesquelles mes doigts ankylosés ne trouvaient plus les mots qui me libèrent et qui me permettent de respirer. Des actes de foi auxquels ne je donnais plus de crédit. Des souvenirs perclus, perdus à travers les trames du temps qui me remontent l’échine comme un élan qui me permet de me reposer sur des acquis, qui sont les miens. « À quand, Mathilde, ce recueil, ces recueils, auxquels tu aspires si fort? » Drôle de savoir qu’il m’avait écrit ces mots exacts dans mon album de finissants, durant l’été 1991 et que c’est à peu près la première question qu’il m’a reposé lorsque la vie a permis les hasards d’une nouvelle rencontre. Drôle de noter cette similitude dont il est certainement inconscient.

Sous ma fenêtre, le soleil a étiolé le brouillard qui a levé sa chape comme une dame relevant élégamment ses jupes avant d’entreprendre l’ascension d’une estrade, avec toute la grâce que cela suppose. Mes épaules sont désormais légères, mon souffle s’est apaisé. J’ai envie de me jeter dans la mêlée de ma propre vie et d’en sortir aussi éclatante que faire se peut.

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samedi, novembre 01, 2008

Lire les femmes

Il s’est assis à ma table, l’air découragé. Avant même qu’il ait fini sa première gorgée de bière, j’avais le plaisir émoustillé, tendu vers les possibles de la discussion. Il a clairement une multitude de femmes en tête. Le regard l’affirme et le découragement le confirme. Il me dit :

-Je ne comprendrai jamais les filles. Je pense que je n’ai vraiment pas le bon décodeur.

Il fait la moue. Moi, je souris et ça l’exaspère. Je les connais les signes, après tout je suis l’une d’entre elles. Ni la plus jolie ni la plus charmante, pas la plus laide non plus. Je suis une femme célibataire comme tant d’autres autour de moi. Et je peux lire tous les signaux qui s’étalent devant mes yeux. Alors je dis :

-Tu veux que je te donne les clés pour que tu comprennes tout ce que les femmes ici, dans ce bar, disent avec leur corps?

Il me regarde, ahuri :

-Tu penses que t’es capable?

Je tends la main vers une table près de la fenêtre où un homme et une femme sont en train de discuter :

- Elle… Elle n’est pas très à l’aise. Je pourrais imaginer que c’est un gars auquel elle sait qu’elle plait, mais la réciproque n’est pas vraie. Il se tend vers elle tandis qu’elle cherche à créer une distance. Tu vois, la manière dont elle s’est placée? Le bras de la chaise comme une frontière entre leur deux corps.

- Ah tu crois?

Je détourne son regard :

- Au bar, la fille en bleu, ses yeux s’allument quand son voisin de gauche lui parle… Écoute son rire. Là, tu entends? Ce rire de gorge un son grave et chaud? Elle est sous le charme, complètement. Le plus amusant c’est que lui n’a pas l’air sûr de ce que ça peu bien vouloir dire. C’est pourtant clair, pour moi. L’ouverture et béante. L’appel évident.

-Oui… T’es certaine? C’est ce que ça veut dire?

-Mais oui. Tiens, cette fille-là, tout au fond du bar? Celle avec la camisole rose? Elle s’approche du mec qui joue au billard, celui avec la chemise noire? Ils ont probablement une certaine aventure ensemble. Elle n’est pas certaine de ce qu’elle va recevoir ce soir, alors elle manifeste sa présence, son intérêt, subtilement…

-…

-Et là, près du mur, la fille qui écrit. Elle dresse une barrière entre elle et les autres. Pas disponible. Aussi jolie soit-elle. Elle n’est pas là pour faire une conquête, elle est là pour ne pas être seule. Mais elle veut rester seule en même temps. C’est comme ses voisines, à la table d’à côté. Discussion de filles. Pas de place pour un gars qui s’aventurerait à leur parler. Je parierais que celui qui s’y essaierait se ferait revirer de bord rapidement.

-Hum, ça ce tient, mais t’inventes tout. C’est juste ton imagination

-Tu crois?

Le silence s’installe. Il me regarde plus du tout convaincu de me comprendre. Je suis désormais une drôle de petite bonne femme qui parle de séduction, plus du tout l’amie à qui il avait donné rendez-vous.

Il se lance :

-Et toi?

-Moi? Moi ben, je ronfle, mais je fais les meilleurs petits déjeuners en ville.

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jeudi, octobre 30, 2008

Les perles de verre

Ta main lourde repose sur la rondeur de mon ventre comme une ceinture bien accrochée. Tes cheveux en broussailles chatouillent mon épaule à toute les fois où tu respires. Je tente tant bien que mal de me défaire de ton étreinte, mais tu te loves davantage contre moi dès que tu sens la chaleur de mon corps s’éloigner du tien. Je suis engourdie complètement sous ton poids assoupi. Je caresse lentement l’ovale de tes joues, pour arrimer le souvenir sur le bout de mes doigts. Pour arrimer la réalité au rêve. Le gris du jour naissant fait danser les ombres sur ton visage brusquement vieilli par la trahison de la lumière oblique.

Tu ne m’as pas reconnue. Pas immédiatement. Pourtant, je n’ai pas changé. Pas tant que cela. Mes yeux s’enfouissent toujours sous mes pommettes lorsque je souris, ma voix est toujours aussi grave et je ris toujours aussi fort. Quand je t’ai aperçu sur le pas de la porte, je savais qui tu étais. J’ai tellement fantasmé cette rencontre. Tellement voulu que le moment se présente qui me donnerait l’occasion de me jouer de toi comme tu l’as si bien fait à mes dépends. Du haut de ta popularité adolescente, du haut de ton petit trône de pacotille, tu multipliais mesquineries à mon endroit. Et moi, amoureuse jusqu’à la lie, je buvais les mots de ton mépris comme des perles de verre pour moi déversées.

Mais à trente ans passés, les joutes du désir ne se mesurent pas à la même aune qu’à treize ou quatorze ans. Il ne t’est plus nécessaire de faire le paon devant ta petite cours ridicule pour connaître ta valeur à tes propres yeux. Tu ne t’es pas excusé pour ton attitude passée. Je crois que tu n’as jamais su toute la douleur que tu as pu faire naître dans ton sillage. La mienne et celle de beaucoup d’autres aussi, je présume. Je crois que tu as toujours été assez inconscient des dommages collatéraux de ta beauté infantile.

J’ai voulu saisir la chance qui m’étais offerte, te ramener à moi comme tu m’avais rejetée. Je n’ai pas hésité un instant lorsque tes lèvres se sont posées sur les miennes. J’ai plongé dans l’instant présent embrumé des parfums du passé. J’ai voulu me parer de revanche mordre dans ta peau comme tu avais attisé mes écueils. J’ai voulu être méchante pour le plaisir de l’être. Mais, je suis ainsi faite que les saveurs de la vengeance prennent rapidement de l’amertume et que je m’en défais sans même m’en apercevoir.

Et ce matin, tu es là. Ton corps s’accordant au mien comme les pièces bien huilées d’un engrenage depuis longtemps rodé. La victoire n’est pas ce que je croyais parce que tu es aussi petit que tu l’étais il y a si longtemps. Petit et obtus. Tourné sur toi-même, très peu à l’écoute de ce qui se passe à l’extérieur des limites étroites de tes désirs. Et moi, je me dis que je peux enfin tourner la page de ce passé que je n’ai jamais laissé s’envoler comme il se devait. Et moi, je me dis qu’il est largement temps que je m’encre désormais dans l’avenir. Parce que je mérite bien.

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mardi, octobre 28, 2008

Croire en toi

Tu revois ses yeux qui mordaient dans les tiens, pantelants de désir. Et tu te dis que ça ne peut pas avoir arrêté aussi subitement que cela. Sa gentillesse dans la rupture te touche encore plus que n’importe quel mot qu’il ait pu dire, avant. Et tu cherches des réponses à des questions qui n’en sont pas. Pas vraiment. Comment expliquer que soudainement l’amour s’est étiolé? Il s’est tiré sans crier gare, comme un voleur pris sur le fait. Il s’est tiré de son côté pendant que toi tu n’avais pas fini d’aimer. Et tu me demandes où est la justice là-dedans. Mais il n’y a jamais eu de justice en amour. Malheureusement.

Tu me demandes pourquoi ces amours mortes, avortées ou jamais vraiment surgies du néant te font encore tellement de mal. Je voudrais pouvoir prendre ta peine à pleines mains, la lover contre mon cœur pour t’en décharger un peu. Sauf que la vie, ce n’est pas ainsi. Pas de pitié pour les gens qui sont assez entiers pour vivre leurs sentiments jusqu’au bout. Pas de pitié pour ceux qui portent leur cœur en bandoulière et les balafres de leurs passions passées. La douleur est là, bien réelle, elle fait des vagues qui refluent, aux pires moments. Lorsque tu ne t’y attends pas. Lorsque tu réussi à coup de force d’âme à passer outre. Alors les raz-de-marée s’y mettent et tu n’y peux rien. Alors tu te sens seule. Alors, tu te sens veule.

Je voudrais pouvoir te dire que la vie n’est pas cruelle, mais je ne saurais mentir à ce point. Je ne saurais te regarder en face, toi qui persistes à croire en ta vérité, même si ça fait mal, surtout si ça fait mal. Je voudrais te dire que tu peux te mettre en mode repos et continuer à avancer dans la vie comme si de rien n’était. Barricader tes émotions dans une tour et les protéger du mieux que tu le puisses des envahisseurs possibles. Je pourrais te le dire, mais je ne le ferai pas. Parce que j’ai appris à mes dépends que vivre ainsi ce n’était pas vivre du tout. Que vivre ainsi c’était acheter au destin une paix précaire qui n’a de vrai que l’absence de sentiment.

Alors, je te dirai simplement, repose-toi, appelle-moi tant qu’il le faudra et crois en toi. Parce que moi, j’y crois.

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samedi, octobre 25, 2008

La petit reine

Du lundi au vendredi, elle se meut au centre de sa cour, pavanant sa blondeur presque indécente sur le petit monde qu’elle s’approprie. Du haut de ses quatorze ans, elle se sent tous les droits. Elle est jolie, elle le sait. Cela lui permet de s’arroger tous les droits sur ses pairs. Souvent, elle pousse l’audace pour se prévaloir du droit de se mettre au cœur de l’existence de tous ceux qu’elle croise. Dans l’autobus bondé des jours de semaine par exemple, elle parle plus fort que tout le monde, prenant un malin plaisir à crier des commentaires au gens qui sont le plus loin d’elle possible. Ainsi tous les quidams qui s’entassent autour d’eux sont-il témoin de son importance, de celle qu’elle se donne, de celle qu’on lui donne.

La plupart du temps, elle écoute de la musique sur un téléphone cellulaire. Point pour elle d’écouteurs, ce n’est pas nécessaire, son petit joujou fonctionne sans, ainsi elle peut faire profiter à tous ceux qui la croise de ses goûts musicaux. Qui ne sont pas les miens. Et forces de commentaires sur la pertinence de cette musique ajouteront aux bruits ambiants. Que les autres ados approuvent sans hésitation. Elle est celle qui sait. Qui connaît la valeur de tout un chacun sur ce trajet. Et surtout la sienne.

Je vois bien le mépris dont elle me toise. Je ne suis après tout qu’une vieille femme qui croise sa route tous les jours. Je n’ai même pas d’amis avec qui parler dans le transport en commun, alors je me mure dans un livre. Je sais que pour cette jeune demoiselle, c’est le comble du déshonneur. Cette solitude absolue qui lui raconte que je n’ai pas plus d’importance qu’un grain de sable dans l’univers, tandis qu’elle se donne bien du mal pour s’assurer de prendre toute l’importance à laquelle elle croit avoir droit.

Parfois, les adolescents sont tellement tumultueux que je n’arrive pas à me concentrer sur ma lecture. Alors je laisse dériver mes oreilles sur leurs conversations bruyantes et souvent ineptes. Je n’arrive que rarement à bien dissimuler mes sourires. Lorsqu’elle les attrape au passage, je sens que je la choque. Peu m’importe, en fait, ce qu’elle pense, je me retrouve à toutes les fois catapultée dans un passé depuis longtemps révolu. Ce moment de ma vie durant lequel j’avais moi-même quatorze ans et où je me définissais à travers le regard de mes semblables, ce moment durant lequel je n’étais certes pas la reine des lieux. Les reines de mon époque, en réalité, n’étaient pas très gentilles. Et quelque chose dans son attitude à elle m’affirme que l’histoire se répète aujourd’hui.

Malgré ses coups d’œil qui m’assassinent à chaque fois que flotte un sourire sur mon visage parce que je suis prise dans le milieu de l’ouragan de ce monde adolescent, je la vois se raidir et me juger. Je retiens à grand peine mes éclats de rire en me disant que, franchement, je suis bien aise d’en avoir terminé avec cette partie de ma vie. Maintenant, je n’ai plus autant besoin de l’approbation d’autrui à toute heure du jour.

Même si je dois admettre que l’approbation fait beaucoup de bien.

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